Temporada de patos
Temporada de patos
Un film de Fernando Eimbcke, Mexique, 2003, 1h25
Avec Enrique Arreola, Diego Catano, Daniel Miranda
Tlatelolco, Mexico. Flama et Moko, quatorze ans, sont des amis de toujours. Un dimanche un peu rasoir s'annonce, mais ils ont tout ce qu'il faut pour tenir le coup : pas de parents de vue, l'appartement pour eux seuls, des jeux vidéo, des mangas pornos, des provisions de coca-cola et des pizzas livrées à domicile. La compagnie d'électricité, Rita, la voisine, Ulises, le livreur de pizzas, onze secondes, Real Madrid contre Manchester, des brownies au chocolat et un tableau représentant des canards sont autant de facteurs qui finiront par ébranler la quiétude de ce dimanche banal en apparence…
« De la contrainte naît le génie » : attribuez cette maxime à qui bon vous semble, elle s’applique à merveille au premier film du mexicain Fernando Eimbcke. Faire un premier film sur l’ennui, avec un budget minuscule, avec des acteurs adolescents non professionnels et en noir et blanc, voilà les contraintes auxquels a eu affaire Eimbcke. Mais ce qui aurait pu être une liste de bâtons à mettre dans les roues de n’importe quel réalisateur s’attaquant à un film d’ados est ici transformée en une incroyable richesse, pour un long-métrage qui dévie peu à peu vers l’irréalisme le plus jubilatoire. Première phase du film : deux ados banals traînent banalement sur un canapé banal dans une banlieue sinistrée de Mexico. Rentre la voisine qui vient occuper le terrain pour faire un gâteau. Panne de courant. Le livreur de pizza qui attend de se faire payer s’incruste. Mais ici, le personnage principal, c’est le temps. On est loin d’American Pie. Le réalisateur prend à contre-pied l’esthétique djeun’s du clip, et étire les secondes à l’infini. On est alors forcé de s’intéresser à ce qui se passe vraiment, aux sentiments des personnages. Car peu à peu, l’ingestion d’un space cake (gâteau au cannabis) va faire basculer l’inaction du film dans un registre fantasmagorique. Les personnages en noir en blanc prennent soudain de la couleur, et s’envolent avec les canards d’une croûte accrochée au mur. Les rêves et les fantasmes de chacun se révèlent au grand jour. On a même droit à quelques leçons d’humanité. Ni à la mode, ni prétentieux, on souhaiterait que le temps suspende encore son vol pour que cette « saison des canards » (temporada de patos) dure plus d’une saison… J.D.