"La bella gente": maux de bobos
La bella gente (Les gens bien)
D’Ivano de Matteo, Italie, 2010, 1h38
Avec Monica Guerritore, Antonio Catania, Iaia Forte, Giorgio Gobbi …
Alfredo et Suzanna sont des quinquas aisés, cultivés et aux idées larges. Un jour, Susanna voit une jeune prostituée être humiliée et frappée par un homme au bord de la route. En un instant, sa vie change : elle décide de sauver cette jeune fille. La sauver pour coller à ses propres idéaux. Mais une étrangère qui fait la pute peut-elle devenir autre chose ? Et une famille qui a toujours vécu dans l’aisance peut-elle risquer de se mettre en danger pour respecter ses propres convictions ?
Dans le contexte politique qui est le sien, le cinéma italien ne se porte pas bien. Mais de ce terreau difficile pousse pourtant des cinéastes intelligents qui prennent à bras le corps des thèmes sensibles pour en faire des films passionnants. C’est le cas d’Ivano de Matteo et de ces « Gens bien », qui déguise son film en tragi-comédie sous forme de carte postale de l’Italie d’aujourd’hui, pour mieux critiquer l’hypocrisie quotidienne d’une certaine bourgeoisie gauchiste revenu de ses idéaux. Le « kidnapping » de la jeune prostituée, le basculement entre la philanthropie supposé du couple et son réactionnisme : l’enchaînement des séquences se fait d’une manière efficace et implacable. Seul bémol : le manque de recherche dans le découpage technique et les cadrages parfois hasardeux soulignent les bonnes idées mais le peu d’expérience du réalisateur, toutefois à suivre de près dans l’avenir.
Interview
Ivano de Matteo : « Peut-être que mon film m’échappe et raconte autre chose… »
La censure berlusconienne n’a pas l’air de pouvoir stopper le vent de créativité du cinéma italien et c’est tant mieux. Sorti cette semaine, La bella gente d’Ivano de Matteo raconte le sauvetage quasi-forcé d’une jeune prostituée ukrainienne par deux bobos quinquas pour mieux se racheter une conscience et coller à leurs vieux idéaux. Des principes qui s’émousseront vite quand la jeune fille sèmera la zizanie malgré elle dans la famille. Venu fin janvier pour présenter son film au public montpelliérain, le réalisateur nous a apporté quelques précisions sur ses intentions.
Votre film est une charge évidente et plutôt efficace contre l’état d’esprit d’une génération qui fut contestataire et qui roule aujourd’hui en 4*4, comme le couple Alfredo et Suzanna…
Ivano de Matteo : Je ne crois pas. Beaucoup y voient une critique directe de la bourgeoisie gauchiste, mais ce n’est pas la thématique réelle du film, il ne faut pas s’attarder dessus. Et ce n’est pas non plus une éventuelle charge contre la prostitution ou la difficulté d’intégration des immigrés. Non, ce que je veux dire est bien plus profond, ça attrait à la nature humaine de l’individu, à ses faiblesses, à ses peurs et à ses limites. Le comportement d’Alfredo et Suzanna est hypocrite, certes. Nadia va cristalliser malgré elle toutes les peurs de cette famille rongée par le matérialisme. Leurs belles idées vont basculer dangereusement vers une idéologie des plus réactionnaires. Ils tendent la main à la jeune fille pour la lui retirer peu après, sans se soucier des conséquences de leurs actes. Mais ce n’est pas leur idéologie qui est hypocrite, c’est leur nature même d’êtres humains. En fait, c’est une sorte d’auto-critique que je fais.
En France, le film est favorablement reçu, mais justement pour cette charge contre ce qu’on appelle ici les « bobos » (bourgeois-bohèmes). Ce que vous dites donne l’impression que la portée sociologique du film vous dépasse…
IDM : Tant mieux si mon film suscite le débat ici ! Pour moi, c’est comme si j’avais utilisé cette critique de la bourgeoisie de gauche pour balayer un spectre plus large. Je n’ai pas l’impression que la portée du film m’échappe : peut-être que c’est le film en lui-même qui m’échappe et raconte aussi autre chose aux spectateurs. Il vit sa propre vie, en quelque sorte.
LG : Est-ce que vous préparez votre tournage à l’avance ou bien vous lancez-vous sur le terrain sans réfléchir à ce que vous souhaitez faire ?
IDM : Je travaille à l’instinct, sans story-board. J’arrive sur le lieu de tournage et puis petit à petit j’imagine les plans que je vais faire. Parfois j’invente certaines scènes sur le moment, mais j’improvise la plupart du temps uniquement sur le cadrage, jamais sur le scénario que j’ai écris précédemment avec ma femme. En fait, c’est comme si j’avais le film dans ma tête, avec le déplacement des acteurs, la musique, tout, et que sur place, je ne faisais que coller au mieux à cette vision là.
Comment va le cinéma italien aujourd’hui ?
IDM : Pas très bien. Le gouvernement a fait de nombreuses coupes budgétaires, et pour preuve, j’ai fait ce film en Italie, qui a reçu des prix en France et qui est uniquement distribué en France. Ca en dit long sur l’état actuel du cinéma italien. Ca ne m’empêche pas de débuter un nouveau long-métrage en octobre et de continuer à tourner pour la RAI. Tout en espérant que la situation s’améliore…
Propos recueillis par J.D.