Minuit: dix mauvaises nouvelles (4)
Quatrième mauvaise nouvelle
Il y ade cela deux ans, Jack rencontra Linda. Elle était serveuse au Century Bar, dans la banlieue-est de Waynesfield. Ce n'était pas particulièrement sa beauté qui lui avait plu - elle avait des rides sur le contour des yeux et n'était pas vraiment mince - mais plutôt cette étrange sensualité dans ses mouvements et dans ce qu'ils dégageaient. Mais sa timidité maladive, son manque de charisme, et son penchant pour la boisson, avait empêché notre homme de tenter sa chance auprès de la jeune fille, convaincu qu'elle lui préférait les joueurs de footballe de l'équpie municipale. Pendant ces deux ans, Jack s'était assis à la même table, juste en face du comptoir; de là il pouvait observer tous ses faits et gestes. Ses mouvements d'épaules quand elle servait à boire, sa poitrine qui se découvrait derrière un léger décolleté, quand elle se penchait pour ramasser un verre, son sourire quand elle encaissait les pourboires. Au fil du temps, elle et lui avaient commencé à se parler, surtout quand il était seul client du bar; elle venait le voir pour discuter de la pluie et du beau temps, des potins sur les clients, des matchs de base-ball pour lesquels se passionnaient Jack. Il était enchanté, mais en même temps frustré de ne pas pouvoir lui avouer ses sentiments.
Jusqu'au jour où Jack se décida. C'était un jeudi, et en se levant ce matin-là, il s'était regardé dans le miroir de la salle de bains, et s'était dit qu'il en avait assez de la vie de célibataire qu'il menait, qu'il ne pourrait pas continuer à vivre comme ça. Il devait lui dire. C'était ce soir ou jamais.
Durant la journée, il avait parcouru tout Waynesfield pour trouver un cadeau digne d'elle, et avait arrêté son choix sur une très belle bague en or dix-huit carats sertie d'émeraudes. Il avait dû la payer à crédit, mais le jeu en valait bien la chandelle. Le soir il mit sa plus belle chemise, cira ses chaussures, enfourcha son scooter. Les quelques kilomètres qui le séparaient d'elles devenaient maintenant une éternité. Il se dirigea vers le bar, serrant dans sa main droite la boîte qui renfermait la bague.
Il entra. Il y avait beaucoup de monde. Il y avait même là toute l'équpe de football. C'est vrai, c'est jour de match. La table de Jack était occupée par deux types qui braillent une chanson paillarde. Il dût s'asseoir au fond su la banquette en skaï. Puis il vit Linda. Ensemble rose et barrettes bleues dans les cheveux. elle était aux anges, courant dans tous les sens pour servir l'un ou l'autre.
Soudain, le coeur de Jack s'arrêta.
Linda s'assit sur les genoux de l'un d'eux, et se mit à l'embrasser longuement.
Pour Jack, le monde s'écroulait soudain. C'était comme si mille Linda lui plantaient mille poignards dans le dos. Il se leva brusquement et faillit renverser la table. Il prit son manteau et se dirigea vers la porte. il jeta un dernier coup d'oeil au spectacle de Linda dans les bras de cet autre, puis il sortit.
Ca ne se passera pas comme ça. Ca ne pouvait pas se passer comme ça. Bien sûr il avait envisagé cette éventualité, tout en l'écartant peu à peu au fil du temps.
Ce n'était pas possible. Elle ne pouvait pas lui faire une chose pareille, pas à lui. Lui qui la cotoyait chaque jour de la semaine.
Il fallait qu'il se venge. Il fallait qu'elle paye pour ce qu'elle lui avait fait subir. Elle l'avait humilié.
Ce soir là, il resta assis, de l'autre côté de la rue, à attendre minuit, l'heure à laquelle il savait qu'elle finissait son service.
Minuit. Jack eut un air de dépit quand il vit Linda sortir avec le footballeur du bar. Ils s'avancèrent vers le parking. Bon sang, il fait au moins trois têtes de plus que moi.
Mieux valait rentrer.
Le lendemain soir, Jack retourna au bar, comme à son habitude. Il pensait qu'il valait mieux ne pas éveiller les soupçons. Il fit donc comme chaque soir la conversation à linda - qui était seule - tout en ruminant le terrible affront de la veille. Il craignait qu'elle remarquât un changement d'attitude de sa part, mais il n'en fut rien.
Minuit.
Comme chaque soir depuis deux semaines, Jack suivait Linda. Depuis deux semaines elle était seule, le footballeur n'avait pas reparu. Lui venait le soir au bar et lui faisait la conversation, tâchant de paraître normal. Puis vers minuit, Linda prenait congé de ses collègues, prenait ses affaires et sortait. Jack la suivait peu après, toujours en essayant de ne pas faire tinter la cloche de la porte pour ne pas alerter le patron, qui restait dans l'arrière-salle. Linda se dirigeait vers le parking et montait dans sa voiture - une Chevrolet - garée au même emplacement. Jack se cachait derrière la haie, attendant qu'elle disparaisse au coin de la rue pour sortir la batte de base-balle qu'il dissimulait derrière les buissons, et la suivre en scooter.
Linda garait sa voiture sur sa place de parking, puis entrait dans l'immeuble. Jack éteignait le motur de son scooter une rue plus loin pour ne pas faire de bruit. Au fur et à mesure, il s'était approché de l'mmeuble. Les premiers jours il l'observait, caché derrière un arbre sur le trottoir d'en face. le jour suivant il s'était caché derrière les voitures, pour finir par s'accroupir au dos de la colonne de boîtes aux lettres de l'immeuble. Elle, habitait au rez-de-chaussée. De cet emplacement, il pouvait la voir face à la porte de son appartement, fouillant dans son sac pour chercher ses clés. Elle entrait, refermait la porte. Lui serrait fort sa batte de base-ball dans sa main droite, mais ce n'était pas le moment. Il le sentait. Les derniers jours, il avait décidé qu'il serait là avant elle. Le local à poubelles était juste en face de la porte de son appartement, il suffisait qu'il s'y enferme. A minuit, elle sortait du bar, et montait dans sa voiture. Lui sortait peu après, attendait qu'elle parte - il ne fallait pas éveiller de soupçons - puis démarrait son scooter. il fallait la devancer, prendre des sens interdits ; pour peu qu'elle s'arrête à une station-service acheter des cigarettes et c'était bon, il était là-bas avant elle. Il laissait son scooter au même endroit que d'habitude. arrivé devant l'immeuble, il poussait la porte - déjà fracturée plusieurs fois - s'assurait qu'il n'y avait personne, et s'engouffrait dans le local à poubelles. Par le trou servant de poignée, il pouvait la voir rentrer chez elle. Bien des fois il se retint, serrant plus fort sa batte de base-ball contre lui.
Mais le moment était venu. Il en était sûr. Tout en lui parlant ce soir là, il passait en revue dans sa tête tout ce qu'il avait mis au point durant ces deux semaines. il connaissait les lieux, il conaissait l'ordre de ses gestes, le bruit qu'elle faisait en poussant la porte. Il savait où se trouvait le compter électrique. Ce soir, c'était le soir.
Comme chaque jour, Linda sortit du bar, monta dans sa Chevrolet, disparut au coin de la rue. Il démarra discrètement, la batte de base-ball entre les genoux, prit le raccourci qu'il connaissait, s'arrêta une rue plus loin que l'immeuble, marcha vers la porte, la poussa.
Il se dirigea vers le compteur électrique près de l'escalier, prit son couteau de poche, ouvrit le boitier à l'aide de la lame, et sectionna le fil rouge. Il referma le boitier, et s'enferma dans le local à poubelles. il attendit. Une odeur de marc de café lui montait aux narines. Peu de temps après, il entendit la porte s'ouvrir. C'était elle. Il la vit s'avancer vers sa porte, fouiller dans son sac. Les clés firent un bruit familier dans la serrure. Elle chercha l'interrupteur. Tictictic. J'ai bien fait de couper le courant. La lumière du couloir ne s'allume pas.
Jack ouvrit le plus silencieusement possible la porte du local à poubelles, serrant sa batte de base-ball contre lui. Il se faufila à travers la porte de l'appartement, rasant les murs. Pas très peureuse, la fille. Linda n'avait pas pris le temps de fermer à clé.
Elle alla vers la cuisine, Jack se faufila dans le salon. ses yeux s'habituèrent rapidement à l'obscurité. D'un coup d'oeil, il vit la configuration de la pièce, visant la fenêtre près du canapé. Il se dirigea lentement vers elle et se dissimula derrière un rideau.
Bruit de fenêtre qu'on ouvre. Il la vit s'avancer vers l'autre bout de la pièce. la respiration de Jack était lente, seul le battement de ses tempes et une goutte de sueur perlant sur son front lui faisait avouer sa nervosité. Linda s'avança dans sa direction. Un coup de chance. Puis elle se dirigea vers le meuble prè du canapé, se pencha, ouvrit le tiroir du bas et se mit à y chercher quelque chose.
Maintenant.
Jack sortit lentement de derrière le rideau, s'approcha d'elle qui était toujours accroupie, brandit la batte de base-ball à deux mains, prit toutes ses forces et l'abbatit sur la tête de Linda.
Un bruit terrible. Linda s'écroula sur le canapé. La sueur ou la peur fit glisser la batte des mains de Jack.
Il l'avait fait. Il s'était vengé.
Enfin.