La moustache

Publié le par jujube

La moustache

Un film d’Emmanuel Carrère, France, 2004, 1h26 Avec Vincent Lindon, Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric…

Voici un film où rien ne semble d'abord se passer, à moins de considérer comme notables les gestes machinaux d'un français moyen qui se rase la moustache devant sa glace. Marc –car c’est son prénom - fait ça un peu par jeu, un peu pour voir la tête que fera sa femme. Mais elle ne remarque rien. Ou, pense-t-il, fait semblant de ne rien remarquer. C’est son caractère, elle est facétieuse, il se dit qu’elle lui fait une blague. Ils vont dîner chez de vieux amis, eux ne remarquent rien non plus. Il se dit que la blague continue. Au bout d’un moment, quand même, il en a marre, dit que ça suffit comme ça. Qu’est ce qui suffit comme ça ? Attends, tu as bien remarqué que je me suis rasé la moustache ? Alors sa femme ouvre de grands yeux et dit : « Mais enfin ! Tu n’as jamais eu de moustache ! ».  

 

 

 

 

Emmanuel Carrère a l'art de surprendre. Ecrivain d'abord, auteur, entre autres, de La Classe de neige et de L'Adversaire, il devient cinéaste en 2003, avec Retour à Kotelnitch, un étonnant documentaire autofictionnel. Pour son deuxième film, il revient aux sources de son art, et choisit d’adapter à l’écran une de ses œuvres « de jeunesse » puisqu’elle date de 1986. Presque vingt années se sont écoulées entre l’écriture du roman et sa réalisation pour le grand écran, et Carrère a troqué la radicalité de sa plume pour une caméra plus subtile. Le roman nous faisait sombrer tout droit dans l’horreur et la folie la plus totale, le film préfère distiller l’absurdité de la situation au goutte à goutte et approfondir la relation de couple.

Un homme se rase la moustache, mais personne ne le remarque : à partir de cet argument attirant, et aidé par la musique dramatique et inquiétante de Philip Glass, le réalisateur travaille le genre fantastique à sa manière, via un symbolisme distillé juste comme il faut ( tambour de machine à laver en surimpression sur la tête du héros endormi pour montrer la perte de repères mentaux, allers et retours en navette fluviale d’une rive à l’autre lors d’une escapade à Hong-Kong pour rendre compte de son balancement entre réalité et démence).

La question est :qui, de Marc ou du reste du monde, est dans la folie ? Rien n'est jamais clair pour notre regard de spectateur, qui passons notre temps à nous répéter que oui, Marc n’est pas fou puisque nous, nous l’avons vu moustachu ! Un raisonnement qui tient bien peu la route, sur un écran de cinéma où la frontière entre réalité et illusion ne tient souvent qu’à un poil…de moustache. J.D.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Publié dans MON CINEMA

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